Psychobibliovore

Mais au fait, pourquoi je suis là?

Après presque un an, j’ai enfin trouvé comment je souhaitais entamer ce dialogue, de quoi parlerait mon second article!

J’ai été introduite il y a deux semaines à ce TED talk (clic), qui m’a beaucoup plu, car il synthétise brillamment un postulat que j’utilise tous les jours dans ma pratique et ma vie personnelle : l’idée que la façon dont on vit notre vie et les raisons qui nous motivent importent plus que ce que nous faisons concrètement. Ce n’est bien sûr pas une idée nouvelle. La psychologie étudie cet axe depuis sa création. Et même avant cela, l’idée apparaissait en philosophie et dans d’autres textes spirituels (sujet passionnant, mais à garder et développer pour un autre post). La seule différence est la façon dont nous nous posons ces questions, les axes de réflexion que nous utilisons.

Si je tente de résumer mon WHY (le pourquoi de ma démarche) en une phrase, je choisirais : pour participer auprès des personnes que j’admire le plus à rendre notre monde meilleur et plus vivant, à hauteur de son potentiel, par le biais du combat contre l’illettrisme émotionnel et ses ravages.
Ce sont toujours des questions qui me taraudaient qui m’ont permis d’explorer divers sujets en profondeur. La plus fréquente était “pourquoi si peu de gens semblent comprendre comment notre propre espèce fonctionne?”.
Lorsque je regarde autour de moi, je suis toujours frappée par les difficultés que nous rencontrons à nous vouloir du bien. Comment tant d’entre nous se bagarrent contre eux-mêmes, tiraillés entre divers besoins, devoirs et envies, combien d’entre nous semblent perdus ou en grande souffrance derrière nos masques sociaux. Comment la majorité de nos conflits est essentiellement le produit d’une mauvaise communication ou d’une gestion émotionnelle maladroite.

Il me semble fou que nous soyons aussi avancés technologiquement et aussi retardés émotionnellement.
Comme si on n’enseignait pas les langues, les maths, la lecture et l’écriture et considérait toutes ces disciplines comme faisant partie du développement naturel de chacun, puis de leur personnalité. Vous vous rendez compte du gâchis de compétences? De l’élitisme que ça engendrerait en ne rendant accessible ce genre d’apprentissages uniquement à ceux qui en ont les moyens ET s’y intéressent?
Quelle injustice révoltante, n’est-ce pas?
C’est pourtant ce qu’on fait (entre autres) de l’intelligence émotionnelle.

Comme toute forme d’intelligence (il y en a bien plus d’une), l’intelligence émotionnelle nécessite un apprentissage pour fonctionner à hauteur de son potentiel. Pourtant, il n’y a que l’intelligence logico-rationnelle qui soit enseignée à tous, quels que soient leurs moyens et environnement.

Sur le papier, on peut supposer que si c’est la seule enseignée, c’est que soit c’est la seule “enseignable”, soit c’est la seule importante à enseigner.
D’ailleurs, beaucoup de croyances populaires et bien ancrées vont dans ce sens. Nos capacités à entretenir des relations, à être discipliné, créatif, heureux, gérer la frustration, à être connecté à nos valeurs, à gérer nos émotions sont considérées comme des traits de personnalité, pas comme une compétence. On l’a ou on ne l’a pas, mais ça ne s’apprend pas.
Et puis à quoi bon apprendre à être irrationnel, ce à quoi l’on réduit souvent la sensibilité et le fait de l’exprimer?
Forcément, ça pose le cadre tout de suite…

Pourtant, les études foisonnent et sont sans appel. L’intelligence émotionnelle, ça s’apprend. C’est une compétence, qui s’enseigne, et s’entraîne. Une musculature émotionnelle qui se travaille et s’affine pour se développer, mais qui fonctionnera sans ce travail a minima, comme elle peut.

Pire, il s’avère de plus en plus clairement que l’intelligence émotionnelle nourrit et soutient le fonctionnement de l’intelligence logico-rationnelle.
Lorsque l’on se penche sur l’évaluation de divers facteurs de la réussite académique, être persévérant est plus important que le QI ou le niveau social.
Cela ne signifie évidemment pas que le QI ou le niveau social n’influent pas comme la croyance est perpétuée, ils ont une influence. Ils n’en ont juste pas autant que cette capacité à différer nos désirs et pulsions immédiats pour se discipliner et se donner toutes les chances et moyens d’apprendre au mieux qu’offre le développement de notre intelligence émotionnelle.

Alors c’est sûr, d’ici il est facile de retourner à l’idée qu’être persévérant ne s’apprend pas. En ce qui me concerne, en ayant commencé cet apprentissage à l’âge adulte et ayant seulement une vague idée de l’impact énorme que cela a déjà eu sur ma vie, je n’ai aucun doute sur la question. Il en va de même pour tellement d’autres choses, comme je le mentionnais dans mon premier article.

Et évidemment, je ne suis pas la première (heureusement) à me pencher sur la question. Certaines écoles testent des prototypes de programme qui enseignent les émotions aux enfants, des applications commencent à proposer des exercices de training émotionnel, en plus du cérébral. L’idée s’installe donc, petit à petit, elle prend son temps. Nous en reparlerons.

Ce post n’est d’ailleurs pas un post en colère ou découragé, mais un post qui se veut plein d’espoir, car pour moi, aucun doute, nous avons la possibilité de créer de grandes choses.
Vous ne lirez pas ici de litanies sur comment l’humain n’a que ce qu’il mérite, est fondamentalement mauvais ou ne peut pas s’en sortir. Je nous trouve terriblement maladroits et parfois rageants, mais aussi tellement touchants et fascinants.
J’ai l’impression que l’humanité est majoritairement constituée d’adolescents, dont certains qui ont décidé de jouer aux adultes parce qu’ils avaient l’âge. N’y voyez d’ailleurs aucune condescendance, je m’inclue dans le lot!

Avant de balayer l’idée d’un revers de main, prenons le temps un instant de la considérer si vous le voulez bien : que se passerait-il s’il n’y avait qu’une bande d’ados sur Terre : probablement un sacré chaos.
On devrait pouvoir compter globalement une obsession de l’image, de la réputation, du plaisir à court terme, en crise identitaire, assailli par les émotions et les hormones, en train de se chercher, friands de modes, tendances et de tribus pour affirmer son identité. Les positions de pouvoir seraient gérées maladroitement et sans prioriser le futur. Il y aurait beaucoup de querelles, de choses à prouver, tester, expérimenter, encore tant de choses à apprendre et vivre, etc etc…

En sommes-nous si loin franchement? La plupart des valeurs et priorités fréquemment et majoritairement véhiculées en Occident sont : l’argent et ce qu’il permet d’obtenir, le pouvoir et ses preuves de domination de l’autre quel que soit le domaine, le statut et ses privilèges, la performance et ses résultats et récompenses, la popularité et et ses corrélats, l’image sous tous ses aspects, les traditions et leur héritage… Quand on prend le temps de réfléchir deux secondes, de prendre un peu de recul, est-ce que ça ne paraît pas vain? Superficiel?

Moi en tout cas, ça me laisse sur ma faim. Une impression de vide, de manque. Pour moi, ce ne sont pas des valeurs, ce sont des objectifs. Des buts concrets faciles à mesurer donc à comparer, et vu que la plus grande addiction de l’humain est le contrôle, évidemment que nous raffolons des buts pour mesurer notre valeur, sans compter que notre survie sociale en dépend!

Ce questionnement revient souvent parmi mes patients à un moment ou à un autre :

“Ça sert à quoi la vie si on s’arrête à ça?”

Quand je l’ai réalisé, j’ai commencé à fouiller, cherché à comprendre. Et vu que l’on vit dans une époque formidable, j’ai trouvé plein de trésors dont regorgent de multiples disciplines. Des essais bouleversants d’humanité. Les alternatives ont toujours existé, le monde que nous connaissons n’a pas toujours été aussi superficiel et difficile à survivre sur ces points spécifiques. Et posent une question essentielle je crois.

« Et si on se trompait complètement de métrique, d’unité de mesure? »

Si on avait juste cherché des substituts à ce qui nous importe le plus au final, les sujets abordés avec regret sur nos lits de mort : l’amour et les gens qu’on aime, l’appartenance, le sens?
Tout ça nous offre la sensation que notre vie vaut le coup d’être vécue.
C’est ce qui nous convainc que chaque jour compte et que l’on est exactement où l’on voudrait et devrait être.
C’est ce qui nous assure que nous avons notre place au sein de l’Univers.
Et alors, lorsque nous en prenons pleinement conscience, tout ce que nos précédents objectifs avaient de quantifiable et de rassurant, devient complètement futile.

Je ne pense pas que le fait que nous soyons de plus en plus malades soit anodin non plus.
Nous avons toujours eu des problèmes d’addiction, nous avons toujours été une espèce prône à l’anxiété ou la plupart des formes de maladies mentale (qui ne changent pas vraiment au final).
Le suicide a toujours existé, le viol et toutes les autres formes de violence aussi.
Pourtant, un simple coup d’oeil aux Unes du jour des medias nous informent qu’elles sont quotidiennes, qu’elles arrivent près de chez nous, au sein de nos nations si “évoluées ».
Comment ne pas être dérangé au plus profond de soi par l’idée que nous évoluons, mais que la cruauté et notre propension à nous gâcher la vie semblent plus problématiques?

Je pense sincèrement que nous arrivons aux limites du monde tel que nous le connaissons. Que nos avancées technologiques nous ont rattrapés. Qu’un grondement sourd se fait entendre et se propage lentement du plus profond de nous. Que nous sommes sur le point de vivre une époque cruciale dans notre Histoire, et que ça peut tourner aussi bien que mal pour nous.

Et je pense passionnément qu’éduquer l’intelligence émotionnelle collective devient nécessaire.
Que nos enfants et leurs parents ont besoin de comprendre comment fonctionnent leurs émotions pour s’en servir plutôt que de les subir, qu’une vie en alignement avec ses valeurs, et où l’on est soi-même et où l’on apprend à vivre avec les autres en harmonie vaut tout l’or et la popularité du monde.
Que nos leaders ont besoin ont besoin d’être mieux outillés pour apprendre à maximiser le potentiel de chacun, à communiquer et mener leurs troupes au mieux, à accepter leur humanité pour mieux comprendre celle des autres.
Que nos créatifs (dans leur ensemble, de l’inventeur de génie au grand sportif, en passant par les parents au foyer et toutes les formes potentielles d’artistes, à quelque niveau que ce soit) ont besoin d’apprendre à dompter leur créativité, la comprendre, dialoguer avec elle afin d’explorer leur talent au mieux et moins souffrir de leur art.

Je n’ai aucun doute sur le fait qu’éduquer les gens aux émotions aurait un impact inimaginable sur tout ça.
Et bien plus encore. Que notre culture en serait métamorphosée.
Que les féministes, environnementalistes, défenseurs des animaux ou plus généralement du bien commun auraient une mission tellement plus facile.
Parce que nous serions tous plus pacifistes, moins cruels, moins égocentriques, moins violents, moins en souffrance, moins isolés, plus conscients de la fragilité de notre monde, plus égalitaires, plus altruistes, plus honnêtes, plus gentils. PLUS HUMAINS.

Je pense enfin que dans un monde où l’on interdit aux petits garçons d’avoir des émotions, et aux petites filles de se faire trop entendre, et où chaque homme doit constamment prouver sa virilité et chaque femme sa féminité, des tragédies comme le viol, l’injustice, le préjudicie, la violence, la cruauté envers les autres, les animaux, ou la Nature ne peuvent qu’être normalisés.
Car alors, chacun se sent forcé de prouver sa valeur en permanence, la vie devient une arène, un combat perpétuel où notre valeur est sans arrête remise en cause.
Il ne faut pas être trop normal, quel ennui! mais pas trop différent non plus, pour ne pas être bizarre quand même. Est-ce que cette (putain de) dichotomie vous choque autant que moi?

Les fondements premiers d’une humanité meilleure dans sa globalité ne peuvent qu’être à mon sens la conscience et l’amour de soi de chaque individu qui la constitue.

Notre culture est oppressante, faites d’impératifs limitants que nous perpétuons sans vraiment nous poser de questions.
“Ca ne se fait pas enfin!”

Notre quotidien est rythmé de messages subliminaux d’une force incroyable, qui appuient sur les leviers de nos peurs et nos hontes les plus humaines.

“Sois fort, un roc imperturbable, ne faillis jamais, protège et nourris ta famille, ne montre aucun signe de faiblesse, jamais”
“Sois belle, gentille, ne te fais pas trop remarquer, gère tout en même temps, et surtout ne montre jamais que c’est trop”

Et ça, ce ne sont que les clichés de genre.
Nous sommes bombardés de messages contradictoires chaque jour.
Les media et nos gouvernants nous terrorisent et nous dépeignent un futur chaque jour plus sombre.
Les magazines ne sourcillent pas à l’idée de publier un article sur être soi-même et 2 pages plus tard un truc sur comment perdre 10kg ou prendre 10kg de muscles avant l’été.
On parle de plus en plus de méthodes se centrant agilement autour de l’humain, mais sans chercher à le comprendre ni à apprendre à communiquer, comme si une méthode pouvait remplacer la connexion humaine…

S’aimer, être heureux et épanoui deviennent des diktats, un rôle de plus à endosser, un masque de plus à porter. Nous n’avons pas le droit d’être malheureux ou de montrer que nous sommes en difficulté.
Souffrir d’une maladie mentale est toujours un stigma. On exhorte les dépressifs à se bouger, les anxieux à dépasser leurs peurs, on condamne toujours l’addiction comme on condamnait fut un temps la folie ou l’homosexualité.
Tout en se rendant compte de l’impact du moral sur les rémissions de cancer, on a commencé à mettre sur les épaules de gens accablés par une maladie potentiellement mortelle l’obligation d’être forts par dessus le marché.
What. The. Fuck?

Même la créativité, notre instinct primal de créer de l’art, bien plus ancien que celui de cultiver nos champs, est devenu sous notre impulsion, un instrument de torture vicieux et complexe.
Le sexe, plus ancien que notre espèce, est devenu une performance et la jauge de la qualité d’un couple ou de notre sex-appeal.
Être parent ou la qualité de notre relation avec notre partenaire sont également devenus de riches grilles d’évaluation.
Nos corps nous servent de moyens de nous conformer ou de refuser les standards de nos cultures.
Le simple fait de prendre soin de soi, des autres, de la planète est détourné, et devient un moyen de se montrer, de faire mieux que les autres dans un domaine, de crier au monde “Regarde comme je suis une bonne personne” grâce aux réseaux sociaux, qui auraient pu éradiquer la solitude et l’intolérance et plein d’autres choses, mais ont tendance à les exacerber.
Parfois je me demande si nous ne sommes pas simplement au milieu du cercle le plus foutrement vicieux auquel l’humanité n’ait été confrontée.

Et de répandre cette épidémie de honte où tout le monde souffre de plus en plus, et se tait de plus en plus.
Saviez-vous qu’il existe un trouble appelé l’orthorexie? Où avoir une hygiène de vie saine devient tellement obsédante qu’elle en devient maladive?

Par ignorance et maladresse, nous nous enfermons peu à peu dans nos erreurs de jugement.
Nous sommes les architectes de notre propre malheur, et jugés par les autres pour ce dernier, sans avoir accès aux outils permettant de nous faciliter les choses, de nous rendre plus forts, plus résilients.

Il existe pourtant d’autres moyens.

Ce sont ces multiples signes que nous allons mal qui me révoltent, me dévastent et nourrissent ma passion de comprendre comment contrer ce fléau, cet illettrisme émotionnel ambiant et nourrit ma quête d’un monde meilleur.
Comment nous armer, utiliser nos forces pour devenir cette personne tapie en chacun de nous, qui n’attend que de pouvoir s’exprimer et partager sa flamme avec le reste du monde?
Comment donner toutes les chances à notre espèce de donner le meilleur d’elle-même? Après tout, le pire, on le connait déjà, non?
Voir ce qu’on a vraiment dans le ventre, plus que par les étincelles que font depuis des millénaires tous ces gens incroyables qui s’en sont tout de même incroyablement et remarquablement tirés, nous ont fait avancer dans les pires conditions de changement imaginables.

Après des années à lire, pester et rêver dans mon coin ou dans le confort de mon cabinet, je sens qu’il est temps que je partage et mette à l’épreuve toutes ces hypothèses, que j’ai atteint les limites de l’exploration purement intellectuelle. Qu’il est temps de centraliser tout ca, et de le montrer au monde.
J’ai sacrément hâte! 🙂